Des citoyens qui se tiennent debout : la condition première d'un futur désirable

Compte-rendu et réflexions issus de notre table ronde et si on réapprenait à apprendre dans le cadre du festival "Mission Régénération" organisé par Benoit Dandine et  La communauté Open Lande

 

Il y a des conversations qui déplacent quelque chose en vous. Pas parce qu'elles apportent des réponses toutes faites, mais parce qu'elles posent les bonnes questions : celles que l'on évite, celles qui dérangent, celles qui ouvrent. Notre table ronde était de celles-là. Trois voix, trois trajectoires, une interrogation centrale : comment construire un futur soutenable et désirable quand les individus et les institutions semblent de plus en plus désemparés face à la complexité du monde ?

Autour de la table :

Julien Rouland, fondateur de Les Jardins pédagogiques , qui reconnecte les enfants à la nature et au vivant en s'appuyant sur les valeurs de la permaculture.

Camille Colombain fondatrice de l'école OSE à Tarnos, qui développe une approche éducative centrée sur l'autonomie, la coopération et le respect des rythmes de chacun.

Et Virginie Choquart, directrice du fonds de dotation Indarra,  qui soutient sur notre territoire des initiatives éducatives engagées au service d'un futur fondé sur l'Environnement, le Bien-Vivre et l'épanouissement des Talents.

 

Trois grandes pistes ont émergé. Je les développe ici, avec la conviction qu'elles méritent d'être débattues largement.

 

 

I. La question des valeurs : le chantier le plus urgent

On parle beaucoup de transition écologique, de transformation numérique, de renouveau démocratique. Ces chantiers sont réels, urgents, nécessaires. Mais ils reposent tous sur un présupposé rarement nommé : l'existence d'individus capables de les porter.

 

Des individus qui se connaissent.

Qui ont suffisamment travaillé sur eux-mêmes, leur histoire, leurs forces et leurs angles morts, pour ne pas projeter leurs peurs sur le monde ou sur les autres.

 

Des individus qui s'estiment.

Qui n'ont pas besoin de l'approbation permanente des autres pour valider leurs choix. Qui peuvent dire non. Qui peuvent prendre des risques.

 

Des individus qui ont confiance en eux.

Non pas la confiance arrogante de celui qui croit tout savoir, mais la confiance tranquille de celui qui sait qu'il peut apprendre, se tromper, et recommencer.

 

Sans ce socle-là, les projets les plus ambitieux s'effondrent. Les bonnes intentions se heurtent à la peur, à la rivalité, au besoin de reconnaissance. On connaît trop bien ce scénario. La question devient donc : quelles valeurs voulons-nous délibérément faire émerger et promouvoir dans nos familles, nos écoles, nos organisations ?

Lors de notre échange, plusieurs valeurs ont été identifiées comme fondatrices : l'autonomie de pensée et l'esprit critique, la capacité à coopérer sans s'effacer, la possibilité d'avoir du vide pour penser et se reconnecter à soi, le sens de la responsabilité individuelle et collective, la tolérance à l'incertitude et à l'erreur, et enfin le courage : celui de porter des projets même quand le consensus n'est pas acquis. Ce qui frappe, c'est que ces valeurs ne restaient pas abstraites dans notre conversation. Elles avaient des visages, des pratiques, des lieux.

Avec Julien Rouland, elles prennent la forme d'un enfant qui plante une graine, observe, attend, comprend que rien ne pousse sans soin et que tout dans le vivant est interdépendant. La permaculture n'est pas qu'une méthode agricole : c'est une éthique du rapport au monde, transférable à toutes les dimensions de l'existence.

Avec Camille Colombain, elles prennent la forme d'une école,  l'école OSE, où l'on fait le pari que des enfants à qui l'on fait confiance, à qui l'on permet d'apprendre à leur rythme et de coopérer plutôt que de rivaliser, deviennent des adultes capables de se tenir debout et d'agir dans le monde.

Avec Virginie Choquart, elles prennent la forme d'un fonds de dotation, Indarra, qui choisit délibérément d'investir dans ces initiatives, convaincue que l'éducation n'est pas une dépense mais le levier le plus structurant pour un territoire qui veut se transformer durablement.

 

Ces valeurs ne s'enseignent pas comme on enseigne une règle de grammaire. Elles s'incarnent, se vivent, se transmettent par l'exemple. Ce qui implique que nous; adultes, éducateurs, dirigeants ; soyons nous-mêmes au travail sur ces questions. Qu'on ne peut pas demander aux enfants d'être autonomes si on ne leur laisse jamais prendre de décisions. Qu'on ne peut pas promouvoir la confiance en soi si on punit l'échec. C'est un chantier de long terme. C'est aussi le plus structurant qui soit.

 

 

II. Le vide comme condition : rendre le temps à ceux qui construisent

Il y a une condition préalable que notre conversation a fait émerger avec force, et que l'on nomme rarement aussi directement : pour se connaître, s'estimer et avoir confiance en soi, il faut du temps. Du temps long. Et du silence. Pas le silence de l'ennui subi. Le silence choisi, aménagé, cultivé ; celui dans lequel la pensée peut se former, les émotions se déposer, la créativité surgir. Celui dans lequel un enfant peut se demander ce qu'il ressent vraiment, ce qu'il veut vraiment, qui il est vraiment.

Or nous avons construit, ces dernières décennies, une civilisation qui a déclaré la guerre au vide. L'ennui est devenu une pathologie à traiter. La lenteur, un retard à rattraper. Le silence, une gêne à combler. Et les smartphones, réseaux sociaux et flux d'informations en continu ont trouvé là leur terrain de jeu le plus fertile : ils colonisent précisément les interstices où quelque chose d'essentiel pourrait se passer : une rêverie, une interrogation, une sensation physique, le bruissement du vent dans les feuilles, la fatigue dans les jambes après une longue marche.

Ce que Julien Rouland observe dans ses jardins pédagogiques en est l'illustration la plus concrète. Un enfant qui plante une graine, qui revient chaque semaine observer sa pousse, qui attend sans pouvoir accélérer : il réapprend que le temps long est productif. Que le vide n'est pas une absence, c'est un espace de gestation. Que le vivant ne se met pas en accéléré.

Cette expérience du temps lent, de l'attention portée au monde réel, de la présence à soi et à l'autre, est ce que les écrans et les réseaux sociaux menacent le plus profondément. Non pas parce qu'ils sont intrinsèquement mauvais, mais parce qu'ils sont conçus pour capturer l'attention en permanence , pour ne jamais laisser un moment de vide s'installer.

Chaque notification est une interruption de la pensée. Chaque scroll est un évitement du silence. Chaque like est un substitut à la confiance en soi qu'on n'a pas eu le temps de construire. Méditer. Rêvasser. Créer sans publier. Faire sans valoriser. Marcher sans destination. S'ennuyer sans remplir immédiatement le vide. Ces actes, qui semblent anodins, sont en réalité des actes de résistance dans notre époque.

Et surtout : ce sont les conditions dans lesquelles se forgent les individus capables de se connaître, de s'estimer, et de porter de grands projets. C'est précisément ce constat qui rend l'exemple espagnol partagé par Virginie Choquart si puissant et qui fait le lien naturel vers notre troisième axe.

 

 

III. La société civile comme force de transformation politique

Le troisième enseignement de notre table ronde a été encore plus stimulant. Face au sentiment d'impuissance que beaucoup ressentent face aux institutions politiques, une conviction s'est imposée : la société civile n'a pas à attendre que la politique soit prête pour agir. C'est elle qui crée les conditions dans lesquelles la politique devient inévitable.

L'exemple espagnol, relayé notamment par un article de Le Monde, illustre cela avec une clarté remarquable. Tout commence à Barcelone, dans le quartier de Poblenou. Quelques parents, inquiets de l'usage croissant des smartphones par leurs enfants, se retrouvent sur un banc de parc. Pas de budget. Pas de structure. Pas de mandat politique. Juste une conviction partagée et l'envie d'agir collectivement. Ils lancent le mouvement "No mòbil fins als 16" (Pas de téléphone avant 16 ans).
En quelques semaines, des milliers de familles à travers toute l'Espagne ; de Barcelone à Madrid, du Pays Basque à l'Andalousie ; rejoignent le mouvement. Une pétition déposée sur Change.org récolte des dizaines de milliers de signatures. L'Agence espagnole de protection des données apporte son soutien officiel. L'Ordre des médecins madrilènes rappelle les preuves scientifiques des effets neurologiques néfastes des écrans sur les jeunes. Et le gouvernement espagnol, qui n'avait pas inscrit la question à son agenda, se retrouve contraint de s'en saisir. Une poignée de parents sur un banc de parc a changé l'agenda politique d'un pays de 47 millions d'habitants.

Ce récit est précieux, non pas parce qu'il est exceptionnel, mais parce qu'il révèle une mécanique que nous oublions trop souvent : les politiques publiques ne précèdent pas toujours le mouvement social ; souvent, elles lui emboîtent le pas. La société civile, lorsqu'elle est organisée, lorsqu'elle porte des valeurs claires, lorsqu'elle s'appuie sur des données et des alliés crédibles, a une capacité de transformation que ni l'isolement individuel ni la plainte collective ne permettent d'atteindre.

 

 

Et maintenant ?

Ces trois axes :

  • la construction de citoyens qui se tiennent debout
  • la reconquête du temps long et du silence comme conditions de cette construction
  • la mobilisation d'une société civile agissante

ne sont pas trois sujets séparés. Ils forment une chaîne. Car c'est précisément parce qu'un individu se connaît, s'estime et a confiance en lui qu'il peut rejoindre un collectif sans s'y dissoudre. Et c'est parce que les collectifs citoyens se mobilisent avec intelligence et conviction que les structures politiques évoluent. Ce cercle vertueux ne se décrète pas. Il se cultive, patiemment, délibérément, dans les espaces comme celui que nous avons eu la chance de partager lors de cette table ronde.

Merci à Julien Rouland, qui nous rappelle que la reconnexion à la nature et au vivant, les mains dans la terre, la permaculture comme cadre de valeurs, est l'une des voies les plus directes pour ancrer chez l'enfant un rapport juste au monde.
Merci à Camille Colombain, dont l'école OSE incarne chaque jour la preuve que l'autonomie, la coopération et le respect des rythmes de chacun ne sont pas des utopies mais des pratiques concrètes et reproductibles.
Merci enfin à Virginie Choquart, dont le fonds de dotation Indarra démontre que soutenir des initiatives éducatives engagées est l'un des investissements les plus structurants pour accompagner les transformations nécessaires de notre société.
 

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